ANNÉE LITURGIQUE
DOM GUÉRANGER

 
Saint Hilaire de Poitiers

XIV JANVIER. SAINT HILAIRE, ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE

 

Après avoir consacré à la gloire de l’Emmanuel manifesté à la terre la radieuse Octave de l’Épiphanie, la sainte Église, toujours occupée du divin Enfant et de son auguste Mère, jusqu’au jour où Marie portera dans ses bras ce fruit béni de ses entrailles au Temple où il doit être offert ; la sainte Église, disons-nous, admet sur son glorieux Cycle de nombreux amis de Dieu, qui nous tracent au ciel, comme autant d’astres étincelants, la voie qui conduit des joies de la Nativité au sacré mystère de la Purification.

Tout d’abord, éclate d’une gloire sans pareille, dès le lendemain du jour consacré à la mémoire du Baptême du Christ, le fidèle et courageux Hilaire, honneur immortel de l’Église des Gaules, le frère d’Athanase et d’Eusèbe de Verceil dans les combats qu’il soutint pour la divinité de l’Emmanuel. Le lendemain des persécutions sanglantes du paganisme, commence cette lutte affreuse de l’Arianisme, qui avait juré d’enlever au Christ vainqueur, par ses Martyrs, de la violence et de la politique des Césars, la gloire et les honneurs de la divinité. L’Église, affranchie par son propre sang, ne fit point défaut sur ce nouveau champ de bataille ; de nombreux Martyrs scellèrent encore de leur sang, versé par .des princes désormais chrétiens, mais hérétiques, la divinité du Seigneur immortel qui a daigné apparaître dans la faiblesse de la chair ; mais à côté de ces généreux athlètes, brillèrent, martyrs eux-mêmes de désir, d’illustres Docteurs qui vengèrent, par leur savoir et leur éloquence, cette foi de Nicée qui avait été celle des Apôtres. Au premier rang, et tout couvert des palmes d’une glorieuse confession, apparaît Hilaire, élevé, comme dit saint Jérôme, sur le cothurne gaulois et paré des fleurs de la Grèce, le Rhône de l’éloquence latine, et l’insigne Docteur des Églises, selon saint Augustin.

Sublime par son génie, profond dans sa doctrine, Hilaire est plus grand encore dans son amour pour le Verbe incarné, dans son zèle pour la liberté de l’Église ; toujours dévoré de la soif du martyre, toujours invincible à cette époque désolante où la foi, victorieuse des tyrans, sembla un jour au moment d’expirer, par l’astuce des princes, et par la lâche défection de tant de pasteurs.

 

Lisons d’abord le récit de quelques-unes des actions de notre grand Évêque, dans les Leçons de son Office.

 

Hilaire, né en Aquitaine de famille noble, excella en doctrine et en éloquence. Engagé d’abord dans le mariage, il y mena une vie presque monastique ; élevé ensuite, par ses rares vertus, sur le siège de Poitiers, il s’acquitta du devoir épiscopal de façon à mériter les plus grandes louanges de la part des fidèles. C’était dans le temps où l’Empereur Constance poursuivait les Catholiques par la terreur, la confiscation des biens, l’exil et les cruautés de tout genre, s’ils ne voulaient pas embrasser le parti des Ariens. Hilaire s’opposa, comme un mur inébranlable, à ces hérétiques, et attira sur lui leurs fureurs. Après plusieurs pièges qui lui furent tendus, il fut enfin, par les artifices de Saturnin, Évêque d’Arles, relégué, du Concile de Béziers, jusqu’en Phrygie, où il ressuscita un mort, et écrivit contre les Ariens ses douze livres de la Trinité.

Vue générale de la nef de Saint-Hilaire-le-Grand

Vue générale de la nef de Saint-Hilaire-le-Grand à Poitiers

Vitrail de Saint Martin

Vitrail de Saint Martin dans l’église Saint-Hilaire-le-Grand à Poitiers

 

Quatre ans après, un Concile ayant été rassemblé à Séleucie, ville d’Isaurie, Hilaire fut contraint d’y assister. Il partit ensuite pour Constantinople, où voyant l’extrême péril de la foi, il demanda audience à l’Empereur par trois requêtes publiques, pour obtenir permission de disputer de la foi avec ses adversaires. Mais Ursace et Valens, Évêques ariens, qu’Hilaire avait réfutés dans ses écrits, craignant la présence d’un si savant homme, persuadèrent à Constance de le rétablir dans son évêché, comme pour lui faire honneur. Ce fut alors que l’Église des Gaules, selon l’expression de saint Jérôme, embrassa avec transport Hilaire au retour de ses combats contre les hérétiques. Il fut suivi jusqu’à sa ville épiscopale par saint Martin, qui fut ensuite Évêque de Tours, et qui, par les leçons d’Hilaire, s’avança dans les voies de l’admirable sainteté qui brilla plus tard dans sa conduite.

Après son retour à Poitiers, Hilaire gouverna son Église dans une grande tranquillité. Par ses soins, la Gaule tout entière fut amenée à condamner l’impiété des Ariens. Il écrivit plusieurs livres d’une merveilleuse érudition. Saint Jérôme, dans sa lettre à Lasta, leur rend ce témoignage, qu’on les peut lire sans craindre d’y rencontrer l’erreur, lorsqu’il dit, en parlant de la fille de cette dame romaine : « Elle pourra lire, sans aucun risque, les livres d’Hilaire ». Il alla au ciel le jour des ides de janvier, sous l’empire de Valentinien et Valens, l’an de la Naissance de Jésus-Christ trois cent soixante-neuf. Un grand nombre de Pères et plusieurs Conciles ont désigné Hilaire comme un insigne Docteur de l’Église ; et dans plusieurs diocèses, il était honoré sous ce titre ; enfin, sur les instances du Concile de Bordeaux, le Souverain Pontife Pie IX, après avoir pris l’avis de la Congrégation des sacrés Rites, a déclaré et confirmé saint Hilaire Docteur de l’Église universelle, et ordonné qu’au jour de sa fête, il fût partout honoré de ce titre à l’Office et à la Messe.

 

Ainsi a mérité d’être glorifié le saint Pontife Hilaire, pour avoir conservé, par ses courageux efforts, et jusqu’à exposer sa tête, la foi dans le premier des mystères. Une autre gloire que Dieu lui a donnée est d’avoir fécondé, par sa vigueur, le grand principe de la Liberté de l’Église, principe sans lequel l’Épouse de Jésus-Christ est menacée de perdre, du même coup, la fécondité et la vie. Naguère, nous avons honoré la mémoire du saint Martyr de Cantorbéry ; aujourd’hui, nous célébrons la fête d’un des plus illustres Confesseurs dont l’exemple l’éclaira et l’encouragea dans la lutte. L’un et l’autre s’inspiraient des leçons qu’avaient données aux ministres du Christ les Apôtres eux-mêmes, lorsqu’ils parurent pour la première fois devant les tribunaux de ce monde et prononcèrent cette grande parole, qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes (Act. V, 29). Mais les uns et les autres n’étaient si forts contre la chair et le sang, que parce qu’ils étaient détachés des biens terrestres, et avaient compris que la vraie richesse du chrétien et du Pontife est dans l’humilité et le dénuement de la crèche, la seule force victorieuse dans la simplicité et la faiblesse de l’Enfant qui nous est né. Ils avaient tous goûté les leçons de l’école de Bethléhem, et voilà pourquoi aucune promesse d’honneurs, de richesses, de paix même, ne put les séduire.

Avec quelle dignité cette nouvelle famille de héros du Christ se lève au sein de l’Église ! Si la politique des tyrans qui veulent paraître chrétiens, malgré le christianisme, leur refuse avec obstination la gloire du martyre, de quelle voix tonnante ne proclament-ils pas la liberté due à l’Emmanuel et à ses ministres ! D’abord, ils savent dire aux princes, avec notre grand Évêque de Poitiers, dans son premier Mémoire à Constance :

« Glorieux Auguste, votre sagesse singulière comprend qu’il ne convient pas, qu’il n’est pas possible de contraindre violemment des hommes qui y répugnent de toutes leurs forces, à se soumettre, et à s’unir à ceux qui ne cessent de répandre les semences corrompues d’une doctrine adultère. L’unique but de vos travaux, de vos desseins, de votre gouvernement, de vos veilles, doit être de faire jouir des douceurs de la liberté tous ceux à qui vous commandez. Pas d’autre moyen d’apaiser les troubles, de réunir ce qui a été disjoint avec violence, que de rendre chacun exempt de la servitude, et maître de sa vie. Laissez donc parvenir aux oreilles de votre mansuétude toutes ces voix qui crient : Je suis Catholique, je ne veux pas être hérétique ; je suis Chrétien, je ne suis pas Arien : je préfère mourir en ce monde, plutôt que de laisser corrompre par la domination d’un homme la pureté virginale de la vérité. »

 

Et lorsque l’on faisait retentir aux oreilles d’Hilaire le nom profané de la Loi pour justifier la trahison dont l’Église était l’objet de la part de ceux qui préféraient les bonnes grâces de César au service de Jésus-Christ, le saint Pontife, dans son Livre contre Auxence, rappelait avec courage à ses collègues l’origine de l’Église, qui n’a pu s’établir qu’à l’encontre des lois humaines, et qui se fait gloire d’enfreindre toutes celles qui entraveraient sa conservation, ses développements et son action.

« Quelle pitié nous inspire toute cette peine qu’on se donne de notre temps, et combien il nous faut gémir en considérant les folles opinions de ce siècle, quand on rencontre des hommes qui pensent que les choses humaines peuvent protéger Dieu, et qui travaillent à défendre l’Église du Christ par les moyens de l’ambition séculière ! Je vous le demande, à vous, Évêques, de quel appui les Apôtres se sont-ils servis dans la publication de l’Évangile ? Quelles sont les puissances qui les ont aidés à prêcher le Christ, à faire passer presque toutes les nations du culte des idoles à celui de Dieu ? Obtenaient-ils quelques dignités de la cour, eux qui chantaient des hymnes à Dieu dans les prisons, sous les chaînes, et après avoir été flagellés ? Était-ce par les édits du prince, que Paul rassemblait l’Église du Christ ? Sans doute qu’il agissait sous le patronage d’un Néron, d’un Vespasien, ou d’un Décius, de ces princes dont la haine a fait fleurir la prédication divine ! Ces Apôtres, qui vivaient du travail de leurs mains, qui tenaient leurs assemblées dans des lieux secrets, qui parcouraient les villages, les villes, les nations, par terre et par mer, en dépit des Sénatus-Consultes et des Édits royaux, ils n’avaient sans doute pas les clefs du Royaume des Cieux ! Ou bien encore, ce n’est pas la vertu de Dieu qui triomphait des passions humaines, dans ces temps où la prédication du Christ s’étendait en proportion des défenses dont elle était l’objet ! »

 

Mais quand le moment est arrivé de s’adresser à l’Empereur lui-même, et de protester en face contre la servitude de l’Église, Hilaire, le plus doux des hommes, revêt cette indignation divine dont le Christ lui-même parut animé contre les violateurs du Temple ; et son zèle apostolique brave tous les dangers pour signaler les périls du système que Constance a inventé pour étouffer l’Église du Christ, après l’avoir flétrie.

« Le temps de parler est venu ; car le temps de se taire est passé. Il nous faut attendre le Christ ; car le règne de l’Antéchrist a commencé. Que les pasteurs poussent des cris ; car les mercenaires ont pris la fuite. Donnons nos vies pour nos brebis ; car les voleurs sont entrés, et le lion furieux tourne autour de nous. Allons au-devant du martyre ; car l’ange de Satan est transformé en ange de lumière.

« Pourquoi, Dieu tout-puissant, ne m’avez-Vous pas fait naître, et remplir mon ministère au temps des Néron et des Décius ? Plein du feu de l’Esprit-Saint, je n’eusse pas craint le chevalet, au souvenir d’Isaïe scié en deux ; le feu ne m’eût pas épouvanté, à la pensée des Enfants Hébreux chantant au milieu des flammes ; ni la croix, ni le brisement des membres ne m’eussent effrayé, en me rappelant le larron transféré dans le Paradis après un semblable supplice ; les abîmes de la mer, la fureur des vagues n’eussent point affaibli mon courage ; car l’exemple de Jonas et de Paul aurait été là pour m’apprendre que vos fidèles peuvent vivre sous les flots.

« Contre Vos ennemis avoués, j’aurais combattu avec bonheur ; car je n’aurais pas eu de doute qu’ils ne fussent de vrais persécuteurs, ceux qui m’auraient voulu contraindre par les supplices, le fer et le feu, à renier Votre Nom ; pour Vous rendre témoignage, notre mort seule aurait suffi. Nous eussions combattu ouvertement et avec confiance contre ceux qui Vous renient, contre des bourreaux, contre des meurtriers ; et nos peuples, avertis par la publicité de la persécution, nous eussent suivis comme leurs chefs, dans le sacrifice qui Vous rend témoignage.

« Mais aujourd’hui nous avons à combattre contre un persécuteur déguisé, contre un ennemi qui nous flatte, contre Constance l’Antéchrist, qui a pour nous, non des coups, mais des caresses ; qui ne proscrit pas ses victimes pour leur donner la vie véritable, mais les comble de richesses pour leur donner la mort ; qui ne leur octroie pas la liberté des cachots, mais leur donne une servitude d’honneurs dans ses palais ; qui ne déchire pas les flancs, mais envahit les cœurs ; qui ne tranche pas la tête avec le glaive, mais tue l’âme avec son or ; qui ne publie pas d’édits pour condamner au feu, mais allume, pour chacun, le feu de l’enfer. Il ne dispute pas, dans la crainte d’être vaincu ; mais il flatte pour dominer ; il confesse le Christ, pour le renier ; il procure une fausse unité, afin qu’il n’y ait pas de paix ; il sévit contre certaines erreurs, pour mieux détruire la doctrine du Christ ; il honore les Évêques, afin qu’ils cessent d’être Évêques ; il bâtit des églises, tout en ruinant la foi.

« Qu’on cesse de m’accuser de médisance, de calomnie ; le devoir des ministres de la vérité est de ne dire que des choses véritables. Si nous disons des choses fausses, nous consentons à ce que nos paroles soient réputées infâmes ; mais si nous faisons voir que tout ce que nous disons est manifeste, nous n’avons pas dépassé la liberté et la modestie des Apôtres, nous qui n’accusons qu’après un long silence.

« Je te dis hautement, Constance, ce que j’aurais dit à Néron, ce que Décius et Maximien auraient entendu de ma bouche : Tu combats contre Dieu, tu sévis contre l’Église, tu persécutes les saints, tu hais les prédicateurs du Christ, tu enlèves la religion ; tu es un tyran, sinon dans les choses humaines, du moins dans les choses divines. Voilà ce que j’aurais dit en commun, à toi et à eux ; maintenant, écoute ce qui t’est propre. Sous le masque d’un chrétien, tu es un nouvel ennemi du Christ ; précurseur de l’Antéchrist, tu opères déjà ses odieux mystères. Vivant contre la foi, tu t’ingères à en dresser des formules ; tu distribues les évêchés à tes créatures ; tu remplaces les bons par des méchants. Par un nouveau triomphe de la politique, tu trouves le moyen de persécuter sans faire de martyrs.

« Combien plus nous fûmes redevables à votre cruauté, Néron, Décius, Maximien ! Par vous, nous avons vaincu le diable. La piété a recueilli en tous lieux le sang des martyrs ; et leurs ossements vénérés rendent témoignage de toutes parts. Mais toi, plus cruel que tous les tyrans, tu nous attaques avec un plus grand péril pour nous, et tu nous laisses moins d’espoir pour le pardon. À ceux qui auraient eu le malheur d’être faibles, il ne reste même pas l’excuse de pouvoir montrer à l’éternel Juge la trace des tortures et les cicatrices de leurs corps déchirés, pour se faire pardonner la faiblesse, en considération de la nécessité. Ô le plus scélérat des a hommes ! tu tempères les maux de la persécution de telle sorte que tu enlèves l’indulgence à la faute, et le martyre à la confession.

« Nous te reconnaissons sous tes vêtements de brebis, loup ravissant ! Avec l’or de l’État, tu décores le sanctuaire de Dieu ; tu lui offres ce que tu enlèves aux temples des Gentils, ce que tu extorques par tes édits et tes exactions. Tu reçois les Évêques par le même baiser dont le Christ a été trahi. Tu abaisses ta tête sous la bénédiction, et tu foules aux pieds la foi ; tu fais remise des impôts aux clercs, pour en faire des chrétiens renégats ; tu relâches de tes droits, dans le but de faire perdre à Dieu les siens ».

 

Telle était la vigueur du saint évêque en face d’un prince qui finit par faire des martyrs ; mais Hilaire n’eut pas seulement à lutter contre César. À toutes les époques, l’Église a renfermé dans son sein des demi-fidèles que l’éducation, une certaine bienséance, quelques succès d’influence et de talent, retiennent parmi les catholiques, mais que l’esprit du monde a pervertis. Ils se sont fait une Église humaine, parce que le naturalisme ayant faussé leur esprit, ils sont devenus incapables de saisir l’essence surnaturelle de la véritable Église. Accoutumés aux variations de la politique, aux tours habiles à l’aide desquels les hommes d’État arrivent à maintenir un équilibre passager à travers les crises, il leur semble que l’Église, dans la déclaration même des dogmes, doit compter avec ses ennemis, qu’elle pourrait se méprendre sur l’opportunité de ses résolutions, en un mot que sa précipitation peut attirer sur elle, et sur ceux qu’elle compromettra avec elle, une défaveur funeste. Arbres déracinés, dit un apôtre ; car en effet leurs racines ne plongent plus dans le sol qui les eût nourris et rendus féconds. Les promesses formelles de Jésus-Christ, la direction immédiate de l’Esprit-Saint sur l’Église, l’aspiration du vrai fidèle à entendre proclamer dans son complément la vérité qui nourrit la foi, en attendant la vision, la soumission passive due préalablement à toute définition qui émane et émanera de l’Église jusqu’à la consommation du monde : tout cela pour eux n’appartient point à l’ordre pratique. Dans l’enivrement de leur politique mondaine et des encouragements qu’elle leur vaut de la part de ceux qui haïssent l’Église, ils se compromettent devant Dieu et devant l’histoire par les efforts désespérés qu’ils osent faire pour arrêter la promulgation de la vérité révélée.

Hilaire devait aussi les rencontrer sur son chemin, ces hommes qu’effrayait le consubstantiel, comme d’autres se sont effarouchés de la transsubstantiation et de l’infaillibilité. Il s’opposa comme un mur d’airain à leurs pusillanimités et à leurs vulgaires calculs. Écoutons-le lui-même commenté par le plus éloquent de ses successeurs :

« La paix, me dites-vous ? n’allez-vous pas troubler la paix, troubler l’union ? » — C’est un beau nom que celui de la paix ; c’est aussi une belle chose que l’idée d’unité ; mais qui donc ignore que, pour l’Église et pour l’Évangile, il n’y a pas d’autre unité et d’autre paix que l’unité et la paix de Jésus-Christ ? » — Mais, lui objectait-on encore, ne savez-vous pas avec qui vous vous mesurez, et n’avez-vous pas peur ? » — « Oui, vraiment j’ai peur : j’ai peur des dangers que court le monde ; j’ai peur de la terrible responsabilité qui pèserait sur moi par la connivence, par la complicité de mon silence. J’ai peur enfin du jugement de Dieu, j’en ai peur pour mes frères sortis de la voie de la vérité, j’en ai peur pour moi, dont c’est le devoir de les y ramener ». On ajoutait : « Mais n’y a-t-il pas des réticences permises, des ménagements nécessaire ? » Hilaire répondait que l’Eglise n’a vraiment pas besoin qu’on lui fasse la leçon, et qu’elle ne peut oublier sa mission essentielle. Or, cette mission, la voici : « Ministres de la vérité, il nous appartient de déclarer ce qui est vrai. Ministros veritatis decet vera proferre » (Œuvres du Cardinal Pie, évêque de Poitiers, t. VI. Discours prononcé à Rome, dans l’église de Saint-André della Valle, le 14 janvier 1870).

 

Poitiers, église Saint-Hilaire-le-Grand

Poitiers, La façade occidentale romane de l’église Saint-Hilaire-le-Grand

 

C’était donc avec raison, glorieux Hilaire, que l’Église de Poitiers vous adressait, dès les temps anciens, ce magnifique éloge que l’Église Romaine consacre à votre illustre disciple Martin :

« Ô bienheureux Pontife ! qui aimait de toutes ses entrailles le Christ Roi, et qui ne ployait pas sous le faix du commandement ! Ô âme très sainte ! que le glaive du persécuteur n’a point séparée du corps, et qui cependant n’a pas perdu la palme du martyre ! »

 

Si la palme vous a manqué, du moins n’avez-vous pas manqué à la palme ; et la couronne de Martyr, qui ceint le front de votre illustre frère Eusèbe, ne convient pas moins à votre tête sacrée qu’entoure déjà l’auréole de Docteur. Tant de gloire est due à votre courage dans la confession de ce Verbe divin dont nous honorons, en ces jours, les abaissements et l’ineffable enfance. Comme les Mages, vous n’avez point tremblé en présence d’Hérode ; et si les ordres de César vous exilèrent sur la terre étrangère, votre cœur se consola en songeant à l’exil de Jésus enfant dans la terre d’Égypte. Obtenez-nous la grâce de comprendre, à notre tour, ces divins mystères.

Veillez aussi sur la foi des Églises ; et par votre suffrage puissant, conservez-y la connaissance et l’amour du divin Emmanuel. Souvenez-vous de celle que vous avez gouvernée, et qui se glorifie encore d’être votre fille ; mais puisque l’ardeur de votre zèle embrassait la Gaule tout entière dont vous fûtes l’invincible boulevard, protégez aujourd’hui la France chrétienne. Qu’elle garde toujours le don de la foi ; que ses Évêques soient les athlètes courageux de la liberté ecclésiastique ; formez dans son sein des prélats puissants en œuvres et en paroles, comme Martin et comme vous, profonds dans la doctrine, et fidèles dans la garde du dépôt.

Chapelle absidiale dédiée à la Vierge

Chapelle absidiale dédiée à la Vierge dans l’église Saint-Hilaire-le-Grand à Poitiers